par angèle casanova

Journal tenu pendant le Cross-border Workshop, The Great Offshore (le grand large)

lundi 22 janvier 2018

Objet de ce Cross-border Workshop : tester le système de navigation GPS créé par les artistes de RYBN.ORG, instrument de navigation psycho-géographique afin de déambuler et de dériver dans les villes à la frontière suisse, à la recherche des adresses révélées par les « leaks ».


[texte écrit à posteriori, le lundi 22 janvier, de mémoire]


Dans le bus, nous est remis un sac à dos gris contenant une boussole noire et blanche avec une aiguille rouge dont le cadran couvert d’un opercule en plastique atteste qu’elle est neuve, un casque d’écoute, une carte de Bâle, une batterie noire glissée dans une housse en toile et un Raspberry Pi cousu sur la face interne de la poche avant du sac. Sur ce dispositif, une carte est branchée, qui permettra, une fois l’ensemble câblé, de nous donner notre localisation via le casque et d’enregistrer un signal GPS, restitué en fin de parcours. On branche le casque et la batterie sur les ports du Raspberry Pi. Une ligne de lumières bleues apparait sur le devant de la batterie. 3 points minuscules qui attestent de son fonctionnement. Nous remettons l’ensemble dans le sac. Une lumière orange et une lumière verte, émises par le Raspberry Pi, traversent le tissu. En fronçant les yeux, si et seulement si on a tourné la batterie dans le bon sens avant de la glisser dans la poche avant avec le Raspberry Pi, on perçoit également la ligne de lumières bleues. Lorsque je mets en marche ce menu matériel, je me rends compte que je dois aménager mon sac. J’ai apporté un sac à dos avec mon porte-feuille, une bouteille d’eau, 2 sachets de savane, une paire de gants en laine, un carnet de note et un stylo. J’ai suivi les consignes, si ce n’est pour le carnet : je n’avais pas fait attention à la consigne d’en apporter un, mais l’ai fait malgré tout. Je regarde mes deux sacs, et prends quelques secondes pour réfléchir. Le casque est rangé, pour le moment, dans le compartiment principal du sac fourni par RYBN. Le câble sort du compartiment, au ras de la fermeture éclair, et entre, du côté opposé, dans la poche avant. Il y a là un problème de logique insoluble, et je choisis de laisser le casque pendre en dehors du sac. Je glisse mon portefeuille, ma bouteille d’eau, mes savane et mes gants dans le sac. Par-dessus, je dépose le carnet, le stylo, la boussole, et la carte de Bâle. Je suis prête. Une voix monocorde me parle déjà dans les écouteurs, mais je choisis de différer son écoute. Je descends du bus et je rejoins le groupe.
Nous sommes entre la gare et un immeuble gris argenté. Derrière nous, une passerelle. Zugang en allemand. Je me demande déjà comment on dit toilettes en allemand. Toilet ? Restroom fera l’affaire. Nous montons l’escalier jusqu’à la passerelle qui distribue les voies de chemin de fer, d’un côté ou de l’autre, en contrebas. Nous la traversons et descendons vers le hall de la gare. J’ai le temps d’entrevoir de grandes fresques de lacs et de montagnes à la mode 19e. Il y a du monde, je respire. Le casque me chatouille les joues. Mon écharpe bien enroulée autour de mon cou le fait remonter jusqu’aux coins de ma bouche. Il me gêne. Je rallonge ses branches.
Nous quittons la gare et nous rassemblons, par-delà les lignes de trams entrecroisées en un gros noeud, devant le Train bleu.





Nous avons rendez-vous à 17h à l’intérieur, pour faire le point en buvant une boisson chaude. Je demande où nous sommes sur la carte, quelqu’un me donne son numéro de téléphone, j’apprends alors que mon forfait fonctionne, je mets mes écouteurs, et je pars. Je préfère rester seule, j’ai envie de flâner et d’écrire.
J’écoute la voix me proposer de choisir entre 4 adresses de personnes physiques ou morales impliquées dans l’évasion fiscale. Le choix est donné comme suit : 1. nom (je n’arrive pas vraiment à discerner les mots qui composent ces noms, et encore moins à les retenir), distance (ex : 120 mètres), direction (ex : Nord-Ouest), 2 (idem), 3 (idem), 4 (idem). J’écoute toute la série, et me dirige droit sur le nord, vers le point 1, qui me semble le plus proche et le plus simple à rejoindre. La série de chiffres et d’indications se répète régulièrement, peut-être toutes les minutes.
Je marche tout droit sur Aeschengraben. Je longe un chantier de construction, et prends quelques photos.














Puis je tourne à gauche sur Aeschenvorstadt. Je n’arrête pas de tourner sur moi-même pour aligner le N du nord avec l’aiguille rouge indiquant le nord.
Je tourne à droite sur Brunngässlein et m’arrête au milieu du paté de maisons.





J’ai l’impression d’être arrivée au point 1. Je regarde de l’autre côté de la rue. Un café, "Nomade", un porche menant à une arrière-cour. Je les observe. J’écoute encore la série. La boussole m’indique le chemin, droit à travers le porche.


[notes prises pendant la promenade]


Je traverse la rue et m’avance sous le porche. Le long du café, un salon est aménagé dans le passage. Je me souviens qu’il y a des fourrures sur les sièges. Sur le mur en face, une projection.





Il me reste encore 29 mètres à faire, en direction du sud. Je continue à avancer, boussole en main, concentrée. Je contourne deux types, jeunes, qui sortent d’un lieu friqué, dans les tons à dominante orange, on dirait un hôtel, ou une résidence de luxe. Je m’avance jusqu’au fond de la cour, et je m’arrête. Je consulte ma boussole, il me faudrait encore avancer pour rejoindre le point 1. Mais je ne peux pas. Je relève le nez. Des crayons géants, des immeubles hauts, un mur aveugle sur lequel est adossé un vélo.





Je me retourne pour partir, les types me disent hello. Je leur souris en focalisant mon regard sur eux, boussole en main. Je repars.





Je reviens sur Aeschenvorstadt et, après quelques hésitations, entre dans un petit centre commercial situé au 55 Aeschenvorstadt, presque au coin de Brunngässlein. Des cafés fermés, une place au bout de l’allée, un banc circulaire, une banque. Je ne peux pas aller plus loin, les magasins et la banque sont fermés. Il me reste 30 mètres à parcourir, direction sud-est. RYBN nous avait indiqué, plus tôt, que le GPS ne captait pas à l’intérieur. Il semble pourtant bien fonctionner dans cette galerie, puisque les distances évoluent à chaque série.





Je me dis que le point 1 doit être entre le 8 Brunngässlein et le 55 Aeschenvorstadt, à l’intérieur du pâté de maisons. Je renonce à le retrouver, et passe au point 2.
Je reviens sur Aeschengraben et repars dans la direction de la gare, sur le trottoir opposé. Je change brusquement d’avis, et me rabats sur le point 1, dont je suis étonnamment, de nouveau très proche, à 47 mètres nord-ouest, alors que j’ai fait bien 100 mètres. Je n’y comprends rien, mais choisis de me laisser mener par cette incompréhension. Je change d’avis au niveau de la Basler Bank, devant laquelle j’ai photographié mon reflet à l’aller.
Le GPS me fait-il changer de direction à tout moment, histoire de me paumer ? J’ai pourtant bien aligné le nord sur le nord.





Je reviens un peu sur mes pas et tourne à gauche dans Hermann Kinkelin-Strasse. Un coude divise la rue, au niveau d’un "gymnasium", juste après une fontaine haute avec une figure christique en surplomb.





Je suis à 22 mètres du point 1. Je m’arrête au niveau de Hirschgässlein, ça refroidit de nouveau. La rue est déserte.





Une porsche blanche, un homme poussant un chariot d’entretien, une entrée de parking sous-terrain avec un digicode émettant une lumière bleutée.


Je comprends. Les lieux changent à chaque écoute. Il faudrait que je tienne la liste de tous les noms de lieux et que je note l’évolution de la situation à chaque fois pour aboutir.





Je cherche la banque Sarazin et j’attends de nouvelles indications.





Il se peut que j’aie des hallucinations auditives à force de chercher les traces de traces de fantômes qui peut-être se foutent de ma gueule. Je suis devant le passage Elisabethenstrasse et je réentends "banque sarazin" en choix 4, alors que, depuis plusieurs cycles, c’était un autre énoncé qui était associé au 4.


Je n’ai pas le temps de démêler le vrai du faux dans cet itinéraire foutraque, et je choisis de me laisser mener au gré des indications contradictoires jusqu’à l’heure dite. Je sais de toute façon où je suis. Je peux donc me permettre de me perdre un peu.





Et si je me baladais, maintenant, dans des lieux de mon choix, hors parcours, afin que RYBN se demande pourquoi je suis passée par là ? Peut-être suis-je, d’ailleurs, espionnée en direct, comme le savoir.





Revenant vers la gare via Elisabethenstrasse, je tombe par hasard, au 45, sur $ SAFRA SARASIN.





Tout de suite après, émergeant sur la place, je discerne, au loin, un immeuble estampillé Banque Sarasin.





La voix m’indique que la banque Sarasin est à 109 mètres, direction sud-ouest.


Je note les noms des personnes physiques et morales de la liste pour la première fois. Je cherche à comprendre le mécanisme psychologique qui m’a égarée.





xxxxMANUEL MEURIAN
BANQUE SARASIN (tiens, elle est passée en choix 2)
THE BÉARÉ
Je me suis focalisée sur la boussole sans chercher à retenir les noms, et c’est pour cela que j’ai mis autant de temps à me rendre compte que ces noms incompréhensibles changeaient de numéro d’ordre.
L’erreur me semble induite par l’envie de réussir à trouver au moins un point. La peur de l’échec nous écarte des points d’incohérence et des occurrences répétées des noms, oubliés sitôt prononcés. Seule leur répétition hypnotique pendant une heure fait qu’au fur et à mesure des échecs, on remarque un accroc dans le système.


Revenue au Train bleu, j’apprends par une de mes comparses que le numéro d’ordre évolue en fonction de la pr